La route descend vers un village haut perché

 

Village souriant, aux rues tortueuses et cachottières, jadis bastide, dont les pierres, commères impénitentes, relateraient volontiers quelques siècles d’indiscrétions.

Le faubourg, animé, effervescent et encombré en cette fin d’après-midi, est traversé d’un tour de roue égal et prudent. Un coupe-gorge à droite, une des anciennes portes du village sur la gauche, encadrant quelques kilomètres de la vallée de la Barguelonne, un passage sous une arcade, demandant un minimum d’attention pour ne pas lui abandonner l’une des ailes de la voiture et une place s’ouvre, petite, humble et accueillante, si ce n’est un «  un pour cent  » incongru, matérialisé par le soulèvement de l’un des angles du sol, titanesque effort d’un architecte sous l’emprise d’une créativité destructrice.
Une enseigne en fer, taillée au ciseau, suspendue, invite à franchir le pas d’une large porte, ouvrant sur une salle voûtée, autrefois étal de boucher, aujourd’hui restaurant sans prétention, dans lequel on rencontre une faune agréable, têtes connues et parfois nouvelles.
 
Quatre types dînent dans l’angle droit de l’entrée, quatre petits durs, sans foi ni code en dehors du coup de poing qu’ils prodiguent généreusement dans les bals du canton after midnight.
Je préfère m’installer à l’autre extrémité de la diagonale, m’obligeant ainsi à contourner les tables.
Salutations, passant rapidement, m’investissant peu.
Une invitation cordiale, Vitgianne et Jean-Edmond, inaperçus en entrant.
Sourire et, me dirige vers le fond de la salle, préférant rester seul, ne désirant pas parler, seulement regarder.
Rompre, sortir, l’espace d’une soirée, d’une vie mondaine qui s’est installée au sein de ma solitude.
Je les connais tous les deux, ils font partie de la fable.
 
Jean-Edmond est un autochtone, un vrai.
Sa famille habite la même maison depuis plus de cinq siècles. Édifiant, autant de générations qui naissent, croissent et s’éteignent dans la même demeure, imprégnant cinq siècles d’une culture, de souvenirs, d’un nom.
Cinq siècles de bibelots, croûtes, photographies, meubles aux pieds véreux qu’il faut cirer et vénérer.
 
Courtaud et valant deux cents livres, massif, barbu, velu, un regard bleu délavé cerclé d’imposantes montures d’écaille, Jean-Edmond se plaît à arborer des airs aussi précieux que châtiés.
 
Nous nous sommes rencontrés à l’angle d’un bar, au détour d’une discussion plus mondaine que passionnante, sans réellement nous remarquer.
 
Erreur de ma part  !
Le téléphone sonnait le lendemain à la maison…
Je ne te dérange pas…  ? Puis-je passer  ?
 
Réponse affirmative de ma part, surpris mais…
 
Je vivais seul en cette époque, en marge du voisinage, relativement isolé malgré de nombreuses invitations à dîner ou à autre chose, en plein accord avec une solitude apparente, que le toit qui m’abritait, ses pierres, ses arbres, savaient, certains jours, transposer en une quiétude salvatrice.
 
Trente cinq minutes après son appel, Jean-Edmond engageait la proue d’une DS rutilante dans l’entrée du chemin, en descendait, digne, cognait à la porte, comme s’il était familier du lieu, et confiait au porte-manteau un trois-quarts en… Quelque chose britannique.
Chaussures comblées par un lustrage quotidien, pantalon sans pli et veston confortable s’installent chastement dans un fauteuil devant la cheminée, suivis d’un long monologue, imagé, imposant une profonde attention.
 
J’appris ainsi, en de nombreux mots mais rapidement, l’histoire de Jean-Edmond, d’une homosexualité qui le persécute depuis l’âge de 7 ans, âge auquel il se faisait sodomiser par le fils du garçon de ferme…
De la propriété familiale  !
Homosexualité qui ressurgit souvent, à l’aube de la trentaine, lorsqu’il réalise, croit réaliser, que la gent féminine n’apprécie en lui qu’une conversation agréable, un excès de courtoisie, de bon ton, alors qu’il est un cocon renfermant un chrysalide prêt à muer en papillon épris.
 
Jean-Edmond paraissait tant avoir vécu ces moments que ne voulus pas approfondir, préférant orienter nos bavardages vers des horizons moins obstrués, sentant trop d’amertume derrière des mots que j’assimilais difficilement, étant pour la première fois confronté à l’homosexualité dans un contexte autre que celui d’une drague banale et maladroite.
 
Je demeurai cependant dubitatif quand à la véracité de son discours.
Nous nous quittâmes à l’aube, non sans avoir échangé nos présents, passés, avenirs et bu une bouteille de vodka qui traînait prudemment dans le coffre de sa voiture.
 
Il revint régulièrement. Le téléphone sonnait toujours à la même heure.
Parfois il s’invitait, tantôt il me proposait une soirée à l’extérieur, toujours maladivement accompagné de cette bouteille de vodka, d’une cartouche de cigarettes et d’une amertume consciencieusement entretenue.
J’acceptais souvent les invitations, quelles qu’elles soient, découvrant autour de moi un microcosme dont j’ignorais l’existence.
J’ai ainsi fréquenté de nombreux salons, rencontré Vitgianne, guadeloupéenne, grande, très grande et belle, fine et souple comme une liane.
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