Camblain-l’Abbé

Il existe un tumulus gaulois sur le territoire de Camblain-l’Abbé (Terninck). L’ancienne voie romaine, dite Chaussée-Brunehaut, allant de Saint-Quentin à Thérouanne, traverse le territoire. M. Harbaville fait dériver ce nom de Cambello, chambre, logis.

Description

Il existe un tumulus gaulois sur le territoire de Camblain-l’Abbé (Terninck). L’ancienne voie romaine, dite Chaussée-Brunehaut, allant de Saint-Quentin à Thérouanne, traverse le territoire. M. Harbaville fait dériver ce nom de Cambello, chambre, logis.

Ce village doit sa dénomination à l’une de ses seigneuries, qui appartenait à l’abbaye du mont de Saint-Éloy, par suite de la donation d’Elbert, seigneur de Carency, vers 1070, et à une ferme qui en relevait aussi, et qui avait nom l’Abbie, par abréviation de l’abbaye.

Les effets de la guerre que la France fit à l’Espagne de 1637 à 1659, dans le but principal de recouvrer l’Artois, se firent sentir d’une manière bien remarquable à Camblain. Depuis le commencement de 1636, jusqu’au mois de février suivant, il mourut 66 grandes personnes et 70 enfants en bas-âge.Dans le commencement du siècle suivant, pendant la guerre dite de succession, la mortalité fut encore plus forte. Le 2 juillet 1710, l’armée Hollandaise campa à Camblain et sur les territoires circonvoisins.

Il y avait trois seigneuries à Camblain. La principale appartenait à l’abbaye de Saint-Éloy, la seconde était au chapitre d’Arras, et la troisième qui a formé longtemps un hameau particulier, justiciable d’Aubigny-le-Comte, avait nom Estrayelles et dépendait du prince de Hornes, gouverneur et capitaine d’Artois pour le roi d’Espagne, Philippe II. Plus tard, cette terre devint la propriété du prince de Salm qui, quelque temps avant la révolution, la vendit à la famille Lallart d’Arras.

Autrefois Etrayelle formait un hameau séparé, situé sur la chaussée Brunehaut, dont son nom est dérivé, et au bas des bois de Saint-Éloy; il consistait en une ferme principale avec treize autres maisons groupées autour d’elle et, qui, à la fin du XVIIè siècle, furent transportées à une des extrémités de Camblain. Les guerres de cette époque avaient peuplé les bois de maraudeurs et d’aventuriers; pendant la nuit, ils sortaient de leur retraite pour chercher une pâture à leur insatiable avidité ; les bois leur offraient un asile protecteur que nul n’osait sonder, et notre hameau qui en était si voisin, avait toujours à souffrir de leurs déprédations.

Un monticule assez étendu au milieu d’une prairie est visiblement l’emplacement sur lequel s’élevait le corps-de-logis de cette ferme. En face s’élève une chapelle sur le fronton de laquelle on lit l’inscription suivante :

A LA

MÉMOIRE

DE M. AUGUSTE-JOSEPH

BUTRU1LLE,

NÉ A DOUAI,

DÉCÉDÉ MALHEUREUSEMENT A CET ENDROIT

LE 1 3 AVRIL 1 8 4 6 , ÂGÉ DE 2 5 A N S .

Vis-à-vis et à quelques pas de la porte, on voit un bloc de gré, à la taille fine et en forme de prie-Dieu, sur lequel on lit ces paroles dont la poignante simplicité porte à la méditation et à la prière : Ici il périt.

Non loin de là se trouvait une autre chapelle aujourd’hui -détruite, qui s’appelait chapelle Laroche. Elle avait été bâtie sous l’empire, par un malheureux, et rappelait un épisode touchant des malheurs de cette époque, et des pleurs que cette gloire, achetée au prix de tant de sang, faisait verser dans nos chaumières.

L’église de Camblain a été vendue nationalement. Elle a heureusement échappé au marteau des démolisseurs, grâce à M. Mathieu, père de M. le Maire actuel, qui l’acheta au moment du rétablissement du culte; il l’a rendue à la commune, ainsi que le presbytère dont il s’était aussi rendu adjudicataire.

M. l’abbé Van Drivai a étudié d’une manière spéciale ce monument,et en a fait une très-savante description que nous relaterons dans son entier.

La tour de cette église se fait remarquer d’assez loin, à la gauche de la chaussée Brunehaut, au-delà du mont Saint-Éloy.

A la première apparence, elle reproduit, de manière à ce qu’il soit comme impossible de s’y méprendre, le type tout particulier de construction que l’on rencontre à chaque instant, pour ainsi dire, en Angleterre. Les créneaux qui surmontent et ornent les galeries sont un des indices les plus clairs de cette origine anglaise, et si nous consultons les quelques documents qui nous restent sur cette église, nous trouvons en effet que la tour, selon l’opinion commune, fut bâtie par les anglais en 1404. Du moins est il certain, ajoute un de nos chroniqueurs, qu’il y a eu, dans ce siècle et durant le cours du précédent, des troupes et des ouvriers de cette nation répandus dans l’Artois, la Flandre et le Hainaut.

L’union qui régnait alors en Ire les ducs de Bourgogne, propriétaires de ces provinces, et les rois d’Angleterre, y donnait occasion. Les anglais,continue toujours le même auteur, donnèrent des preuves de leur habileté dans les arts, et il y a assez de vraisemblance que tous les ouvrages de pierre qu’on leur attribue, surtout les clochers et les tours, ont été faits de leurs mains ou du moins du temps qu’ils étaient dans ce diocèse. La tour et la flèche de Camblain-l’Abbé sont de pierres comme plusieurs autres du voisinage. Elles sont presque toutes de la même façon ou dans le même dessin, ce qui prouve que c’était, ce semble, le goût de ces deux siècles.

» Ce qu’il y a d’assez remarquable, c’est la grande quantité de tètes d’animaux qui ornent les angles des huit côtés de la flèche. Les crosses végétales, attribut bien connu de l’architecture de cette époque, y sont bien moins nombreuses que ces figures animées. Ne serait-il pas permis de supposer que lors de la reconstruction de cette tour, au commencement du XVè siècle, on se servit de nombreuses pierres sculptées en figures d’animaux, qui ornaient primitivement tout le haut de l’église ancienne au-dessus des fenêtres et immédiatement au-dessous des toits ? Ce qui nous porterait à admettre cette induction, ce sont d’autres têtes d’hommes et d’animaux qui se voient encore aujourd’hui en certain nombre, précisément à cette même place, dans la partie ancienne de l’église. Au reste, on peut observer la même chose, bien que moins caractérisée, aux flèches des églises d’Oppy et de Servins.

Pour achever en quelques mots de décrire l’extérieur de l’église qui nous occupe en ce moment, disons seulement que la partie moyenne, correspondante à la nef et à la chapelle latérale dont nous parlerons tout à l’heure,nous a semblé appartenir à la fin du XIIè siècle. Deux charmantes baies, aux lignes si pures et si nettement accusées qui caractérisent cette époque semi-romaine, semi-ogivale, et les corbeaux à tètes d’hommes et d’animaux, dont nous venons de parler, sont les données sur lesquelles nous appuyons cette opinion. Le chœur est moderne et sans caractère; il se relie à la nef par une voûte ogivale qui, du côté de l’épître,à l’intérieur;repose sur un monolithe cylindrique en grès.

Ce qui frappe tout d’abord l’œil attentif de l’observateur à son entrée dans l’église,c’est la belle voûte en bois sculpté,ce sont les poutres ornées de figures, ce sont d’autres figures plus belles encore, plus soignées, qui s’avancent en forme de consoles entre ces poutres et servent de supports, ou soutiens, à plusieurs des arceaux de la voûte; ce sont encore les restes fort apparents des vives couleurs dont tout ce beau travail était recouvert. Le bleu de ciel et le bleu mat, telles étaient, pensons-nous, les deux couleurs qui recouvraient et ornaient toutes ces belles sculptures; l’aurore de ces deux couleurs devait produire un effet charmant, en même temps qu’elle symbolisait une idée dont nous allons parler. Camblain-l’Abbé, nous dirent les chroniqueurs, possédait deux seigneuries principales : l’une dite de Camblain, appartenant à l’abbaye de Mont-Saint-Éloi, et l’autre d’Étrayelle, qui passa successivement de la Maison de Bailleul à celle de Hornes. Ces deux seigneuries la partageaient en deux parties distinctes, dont la première de la gouvernance d’Arras, et la seconde de celle d’Aubigny. Je n’ai pu découvrir, jusqu’à présent, à quelle époque précise remontaient les droits du seigneur d’Étrayelle, mais je trouve au XIIè siècle un Odon de Camblain faisant don d’une terre à l’abbaye de Saint-Eloi, et c’est depuis cette époque que la nomination à la cure de Camblain, dit depuis lors Camblain-l’Abbé, appartient à l’abbé de Saint-Éloi; cette cure dépendait du doyenné de Maroeuil.

Quoi qu’il en soit je trouve dans un des documents que M.le chanoine Parenty, vicaire-général du diocèse, a bien voulu nous communiquer, un passage qui, sans éclaircir entièrement la question, nous met néanmoins sur la voie des découvertes ultérieures. « La date de la construction de cette église, y est-il dit, est incertaine; mais, selon toute apparence, elle a eu lieu à une époque fort reculée et en tout cas antérieure à la date de la constructiondu clocher. » Puis, parlant de la chapelle latérale du côté de l’épître et de la voûte en bois qui la recouvre, ainsi que la nef entière, l’auteur de ce document ajoute que tout cela fut construit après l’église, par les soins et aux frais d’un prince .ou

princesse de Salm, dont elle porte encore l’écusson et qui était seigneur d’une partie du village appelée Etrayelle. Plusieurs écussons se voient aussi, dit-il encore, dans la charpente de la nef de l’église.

A l’aide de ces documents, fort incomplets sans doute, et surtout après une longue et attentive observation des sculptures elles-mêmes, voici comment j’en proposerai l’interprétation ;

Autrefois, on le sait, et cette coutume existe encore eu bien des pays, notamment en Angleterre, les hommes et les femmes avaient chacun leur côté séparé dans les églises; les premiers occupaient le côté qui se présente à droite en entrant ; la gauche était réservée à l’autre sexe. Or, il se trouve que cette classification ancienne et traditionnelle est observée dans les sculptures nombreuses qui dominent à la partie supérieure des murailles, de la nef et de la chapelle latérale; les figures d’hommes sont à droite, celles des femmes à gauche. Ce premier fait est très-curieux à constater et nous montre déjà que ces têtes si bien sculptées, du reste, si soignées; étaient fort probablement des représentations au naturel, de véritables portraits des personnes principales qui venaient habituellement prier dans cette église, des patrons de cette église, pour employer le ternie consacrés; les images du seigneur lui-même et de sa famille. Un examen plus approfondi va, je dirai presque, vous démontrer la justesse de cette interprétation.

En effet, à la place d’honneur,au centré même de la chapelle seigneuriale, que voyons-nous ? Une sévère et noble figure, aux traits mâles et guerriers. Il porte la barbe; sa chevelure semi-longue, est couverte du chaperon. En face, du côté gauche de l’église, aussi à la place d’honneur, mais du côté des femmes, nous voyons une tête de femme, les cheveux tressés, symbole iconographique, dont nous parlerons dans un instant, portant la couronne. Cette tête, à notre avis, représente la damé du lieu, la châtelaine. Plus bas, et du même côté, nous trouvons une tête de jeune fille, les cheveux épars ; c’est là fille des deux hauts personnages. Ce double caractère iconographique des cheveux

épars et des cheveux tressés, suffirait pour donner une grande idée de l’ancienneté de ce monument et de son importance réelle au point de vue de l’art chrétien. En effet, dans le moyen-âge, nous voyons l’idée de virginité constamment et universellement symbolisée par les cheveux entièrement libres et flottants, et c’est ainsi que toujours à cette époque qui représentait là Vierge par excellence, la Vierge Marie, tandis que les cheveux noués ou tressés indiquent toujours une femme mariée. Il suffit de consulter les miniatures de nos monastères, les verrières de nos églises, les publications récentes de nos plus célèbres archéologues, surtout celles du P. Martin, pour se convaincre de la vérité de cette assertion. Voilà donc trois dés membres de cette noble famille. Le quatrième est en face de sa sœur, car c’est un gracieux et beau jeune homme, et il occupe, comme il convient, le côté droit de l’église, le côté des hommes. Il est jeune, très jeune, aussi a-t-on pu le représenter en entier. Il est à genoux, dans l’accomplissement même d’un acte religieux, car il offre à Dieu l’écusson de sa noble famille, et montre ainsi son consentement à la donation à l’église d’une part de ses biens dont il est légitime héritier; cet écusson est d’azur, a un emblème d’argent, qu’il nous a été impossible de bien déterminer, mais dont nous pourrons bientôt vous offrir un dessin, aussi bien que de toute cette belle charpente. Le vêtement du jeune homme est lui-même argent et azur; sa tunique bleue est à revers blancs. Tous les autres membres de la famille portent également des habits aux mêmes couleurs. Ses cheveux roulés sont couverts d’une toque bleue; cette manière d’arrangement des cheveux indiquerait le XVIè siècle, et cette désignation serait d’accord avec la donnée historique dont nous parlions tout à l’heure et qui nous dit que cette charpente et cette voûte furent construites postérieurement à l’église et antérieurement à la tour. Au reste, ce dernier point est évidemment à l’intérieur ; il suffit de voir les brusques ruptures que la tour fait à la voûte, tandis que cette même voûte s’agence fort heureusement sur la chapelle latérale du côté du midi.

Une circonstance singulière se présente ici. Dans cette même chapelle latérale, vis-à-vis de la tête du seigneur, se trouve une autre tête, une tète de religieux. Il est difficile peut-être d’y voir autre chose qu’une satyre, car cette tête a de longues oreilles d’animal, le capuchon est découpé d’une manière bizarre, le cou est pris dans un carcan sur lequel pend une boule qui servait peut-être à en rendre le poids plus lourd. Comment expliquer la présence de cette figure grotesque au milieu de tout cet ensemble si beau, et, disons-le, si sérieux ? Il paraît qu’il y eût, à une certaine époque, des démêlés assez vifs entre le seigneur du lieu et l’abbé de Saint-Eloi. Peut-être cette sorte de caricature est-elle un témoin, assurément fort inconvenant, des sentiments peu chrétiens qui animèrent alors la famille seigneuriale de Camblain. Toujours est-il qu’on ne voit les armes de l’abbaye de Saint-Éloy qu’en un seul endroit et hors de l’église en quelque sorte, sous la tour, à la clef de voûte du porche. Peut-être cependant est-il permis de voir dans cette figure, si mal à l’aise dans son capuchon et son collier de force, la personnification de l’esprit du mal, de l’ennemi du genre humain, captif en ce lieu par la construction de cette église destinée à le vaincre ou à diminuer considérablement l’étendue de son empire. J’avoue que ce mode d’interprétation me paraît au moins aussi recevable que le premier. Mais un autre spectacle, bien plus intéressant, attire ici nos regards. C’est une scène, c’est un drame entier qui se trouve sculpté, et un drame chrétien, une scène de martyre, dans les deux plates-bandes qui accompagnent de chaque côté cette tète burlesque. A droite, une forêt, un homme étendu par terre et subissant d’affreuses tortures; à gauche, un évêque, un prisonnier délivré par le Sauveur et sa sainte Mère en personne; divers détails qui nous feraient croire à la représentation de l’émouvante histoire de notre saint Léger, évêque d’Autun, si populaire en Artois. Toutefois, je ne ferai qu’indiquer ce mode de lecture dont je suis loin d’être certain et sur lequel je me propose de revenir, quand j’aurai reçu l’empreinte de ce bas-relief que M. le curé de Camblain s’est chargé de prendre.

Disons encore, pour terminer cette description rapide, que l’écusson aux armes de la famille seigneuriale se voit partout sur cette belle charpente, aux plates-bandes sous les voûtes au milieu de fleurs et dessins fantastiques, au centre des poutres ornées qui traversent l’église; partout enfin brillent les couleurs argent et azur de la famille, partout ses armes sont apposées en témoignage et comme une sorte de signature de la belle offrande qu’elle fait à la maison de Dieu. La longueur et la pesanteur des poutres transversales sont fort habilement dissimulées par des tètes de monstre, le liévathan de nos manuscrits et de nos verrières. Ces tètes semblent dévorer le milieu de ces poutres ainsi que la pièce de bois perpendiculaire qu’elles supportent ; et cette action, fortement exprimée, fixe si bien l’attention du spectateur, qu’il ne songe plus à la lourdeur réelle de ces moyens de consolidation.

Pour nous résumer, nous dirons que ce travail nous a paru très-intéressant aux points de vue de l’histoire des familles nobles de l’Artois, des rapports de différente nature que ces familles avaient avec les monastères voisins , de la discipline et des habitudes religieuses aux époques reculées de notre histoire, de l’iconographie, de l’art chrétien et de la décoration intérieure des églises du moyen âge.

S’il nous était permis ici d’émettre un vœu, nous demanderions que cette charpente et cette voûte, à notre avis si remarquables, fussent de nouveau peintes des mêmes couleurs, blanc et azur, qui les ornèrent si longtemps. Par cette restauration, peu coûteuse du reste, un double bût se trouverait atteint : la conservation d’un monument historique d’une valeur réelle, l’ornementation convenable d’une église qui deviendrait ainsi, je demande pardon pour le mot, une sorte de bijou dans nos campagnes de l’Artois, si peu riche sous ce rapport.

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