Ruisseauville

Ce village faisait partie du diocèse de Boulogne et du doyenné du Vieil-Hesdin ; le curé du lieu était à la nomination de l’abbé de Sainte-Marie-aux-Bois, de Sancta Maria in nemore, et toujours un religieux du monastère.

Description

Ce village faisait partie du diocèse de Boulogne et du doyenné du Vieil-Hesdin ; le curé du lieu était à la nomination de l’abbé de Sainte-Marie-aux-Bois, de Sancta Maria in nemore, et toujours un religieux du monastère.

Depuis le concordat cette localité est annexe de Canlers et du doyenné de Fruges. Elle compte à peine 240 habitants, et n’offre de remarquable que son ancienne abbaye.

Cette abbaye, nommée de Sainte-Marie-aux-Bois, parce qu’elle était construite au milieu du bois de Ruisseauville, avait été fondée vers l’an 1127 par Ramelin seigneur de Fressin, et Alix son épouse, dont les descendants prirent le nom de Créquy.

Cette opinion est confirmée par l’histoire d’Arrouaise qui, à la page 415, donne les lettres de Jean, évoque des Morins érigeant en 1127 la cella de Ruisseauville en abbaye. Ses principaux bienfaiteurs sont Jean, comte de Saint-Paul, avec Elisabeth sa femme, Arnoult de Renty, Hugues d’Azincourt, Galon de Bergueneuse et Adeline, femme de Gui d’Alembon.

La dotation de l’abbaye de Ruisseauville était primitivement de 1,500 mesures de terre données successivement par les seigneurs dont on a parlé plus haut. Mais cette dotation diminua peu à peu par suite des vicissitudes que cette maison eut à subir. D’après le registre de la Chambre des Comptes, l’enclos du monastère, à la date du 12 juillet 1522, ne contenait plus que 377 mesures en prairies, jardins et terres à labour. Le tout était entouré de murailles, sauf six mesures. (La mesure d’alors était de 35 ares 46 centiares.)

L’abbé prenait place aux États de la Province avec ses collègues de Clairmarais et de Blangy.

En 1638, lors du siège de Saint- Omer où l’Assemblée se trouvait réunie, une susceptibilité extrême en fait de prérogatives poussa l’abbé de Ruisseauville à soulever une question de préséance qu’il retira néanmoins en voyant l’émotion qu’elle produisait dans les esprits.

De tous les bâtiments du monastère il ne reste que la ferme et quelques pans de murailles qui portent encore, çà et là l’écu armorié des bienfaiteurs.

Cette propriété vendue par l’État, fut achetée par M. Dautremer de Fruges qui, si l’on en croit la chronique, envoya vers 1799 à l’église de son lieu natal diverses statues qui se trouvaient dans cette abbaye. Ces statues étaient celles du Père Éternel, de la Sainte-Vierge (Assomption), des Apôtres saint Pierre et saint Paul, de saint Augustin, de sainte Monique et de douze anges de différentes grandeurs.

Il est probable que ces statues ne formaient dans l’église des moines qu’un seul groupe qu’on pouvait appeler l’apothéose ou la glorification de Marie. Réunies pour réaliser la conception de l’artiste, elles devaient être d’un excellent effet dans le chœur de l’église des religieux où elles étaient placées. C’était une œuvre du XVè siècle.

Il y avait dans ce village un cierge fait avec des gouttes de la Sainte-Chandelle d’Arras et une confrérie de Notre-Dame-des- Ardents.

On montre encore une chape dont le chaperon reproduit le fait miraculeux de la Sainte-Chandelle d’Arras.

On voit aussi dans l’église l’ancienne chaire de l’abbaye, beau travail du XVIè siècle et une magnifique statue de marbre blanc, représentant la Vierge-Mère, tenant son fils dans ses bras. C’est l’œuvre de deux habiles artistes italiens.

Elle porte cette inscription : « Antonius Tamagnimis de Porta et Praxins de Gaiino mediolanensis fecerunt.  »

Le bénitier porte la date de 1698.

Le propriétaire actuel de l’ancienne abbaye est M. Choisnard de Boulogne qui a fondé dans le village une école de filles, dirigée par trois religieuses de la congrégation des Servantes de Marie, dont la maison-mère est à Bayonne. M. Choisnard s’est aussi montré l’un des plus généreux souscripteurs pour l’église de Fruges.

Pour compléter l’histoire de l’Abbaye de Ruisseauville, nous reproduisons ici la liste des abbés, donnée par M. l’abbé Parenty, Vicaire-général, dans les Annales. Boulonnaises, tome second.

Cette liste contient plusieurs documents importants, qui nous dispensent de traiter plus au long, dans le corps même de la Notice, de l’histoire de l’abbaye.

Liste des abbés de Ruisseauville

L’église de Ste-Marie-au-Bois ayant été donnée aux chanoines d’Arrouaise, Gervais, premier abbé de cette célèbre congrégation, fit élire, parmi ses religieux, Henri, qu’il présenta à Jean, évêque de Térouanne. Le prélat approuva cette élection par un décret daté du 12 juin 1127, à condition néanmoins que ce nouvel abbé et ses successeurs prêteraient serment d’obéissance à son siège.

On voit, en effet, qu’en aucun temps la maison de Ruisseauville ne fut exempte de la juridiction diocésaine.

Henri mourut en 1142, et eut pour successeurs Fulbert et Thomas. Ce dernier souscrivit, en 1159, une charte rédigée par Fulcon, abbé d’Hasnon, concernant une concession faite à son collègue de Furnes.

On trouve, après lui, en 1163, dans un cartulaire de Marœuil, Evrard qui, sept ans après, devint général de l’ordre, c’est-à-dire abbé d’Arrouaise.

Le nécrologe cite, après lui, Matthieu de Dommaft, homme de pieuse mémoire. Viennent ensuite, Foulques, Gérard, Guillaume Ier, Waltert et Etienne.

Gilles de Froideval, XIIè abbé, fit reconstruire l’église qui avait été incendiée par la foudre. Les fidèles voulurent concourir à l’érection de ce nouveau temple qui fut plus beau que l’ancien (1212). Gilles gouvernait encore en 1227. Depuis lui jusqu’à Oudart, créé par Boniface VIII, 1292, on compte neuf abbés qui sont simplement désignés ; ce sont : Hugues, Robert Ier, Guillaume II, Walter II, Guillebert de bonne mémoire, Lambert, Walbert et Pierre.

F. de Locre et Turpin placent, après Guilbert, Milon qui aurait quitté la direction du monastère pour occuper le siège de Térouanne.

Nous suivrons les auteurs du Gallia cJirisiiana qui le désignent comme simple chanoine de Ste-Marie-au-Bois, le font ensuite archidiacre sous son oncle Milon Ier , et enfin évêque des Morins, en 1159. On vient de voir qu’à cette époque Thomas était abbé de Ruisseauville.

Robert II, frère de Jacques, évêque de Térouanne, fut le XIIIè abbé. Il était né à Boulogne et avait été prévôt de l’église de St-Martin, d’Ypres. Il acquit dû seigneur de Créquy la justice de Ruisseauville et étendit la juridiction des religieux. Robert mourut vers l’an 1302, et fut remplacé par Jehan de Chauny, précédemment chanoine de l’abbaye. Ses collègues l’avaient-élu, sans avoir préalablement obtenu le consentement de l’abbé d’Arrouaise.

Il répara dans la suite ce défaut, de concert avec ses religieux, par une reconnaissance des droits du général et en lui demandant que l’élection fût validée. Dans les premiers temps, les élections se faisaient dans la maison-mère ; ce ne fut que par tolérance qu’on permit dans la suite d’y procéder dans chaque établissement particulier, mais on ne pouvait le faire sans autorisation. Jehan de Chauny mourut en 1359.

L’historien d’Arrouaise cite, page 232, une lettre au général par laquelle les religieux lui annoncent la mort de Guillaume de Haisyval. Il n’est fait mention de lui ni dans F. de Locre, ni dans le Qallia christiana. Son successeur Jean Polon fit réparer les cloches du monastère et mourut en 1385.

Bauduin de Héricourt, XXVè abbé, releva le clocher de l’église ruiné par suite de la guerre ; il était proche parent d’Antoine, abbé de Chocques, natif de Canlers. Ce fut lui qui, de concert avec le bailli d’Aire, fit inhumer les dix mille Français qui succombèrent le 25 octobre 1415, dans la funeste bataille d’Azincourt, à une demi-lieue seulement de Ruisseauville. Plusieurs chevaliers de la maison de Créquy, trouvés parmi les morts, furent inhumés dans l’église du monastère.

Bauduin mourut lui-même un an après, et fut remplacé par Michel de la Verdure, du comté de Boulogne.

L’histoire d’Arrouaise en parle au sujet d’un religieux, Nicolas de Hautpas. Il avait obtenu de son abbé la faculté de suivre à Paris son cours d’études ; mais s’étant prévalu de certains privilèges de l’Université, il inquiéta ce supérieur au sujet du trousseau et de quelques autres prétentions. L’affaire s’envenima au point que l’étudiant voulut qu’elle fût vidée en justice et devant un tribunal étranger. L’abbé, dès lors, révoqua la permission qu’il lui avait donnée et le rappela. Instruit de ce débat, le général cita les plaignans devant le chapitre. De Hautpas s’y rendit, mais l’abbé refusa de comparaître, déclarant le religieux rebelle et apostat ; celui-ci- reçut une réprimande sévère, mais il obtint l’absolution des censures et la faculté de vivre dans l’Université jusqu’au prochain chapitre général, à moins qu’il n’aimât mieux se réconcilier avec son abbé.

Déposé par le roi, Michel fit place à Guillaume Gloriant, et mourut en 1460.

Son successeur mérita bien de l’abbaye, qu’il administra avec sagesse jusqu’à sa mort (1476).

On trouve après Guillaume, Réginald ou Régnaud Venant, né à Avondances, village d’Artois. On le voit remplacé en 1500 par Jean de Maubailly, prieur-curé de Créquy et natif d’Azincourt.

Il décora l’église et répara les bâtimens du monastère; Jean de Maubailly mourut après six ans d’une administration qui le fit regretter de ses religieux.

Hector Selingue, de St-Omer, XXXIè abbé, était prieur-curé de Lisbourg, lorsqu’il fut choisi par ses collègues pour prendre les rênes de l’administration ; il est qualifié d’homme excellent ; il donna sa démission et mourut le 1er mai 1515.

Son successeur ft Nicolas des Prés, de Béthune et religieux de Choques. Il gou­ verna seize ans (1531).

L’empereur Charles-Quint nomma peu après à Ruisseauville Philippe de Marchenelle, né à Lille, religieux du Mont St-Éloi et ex-prieur d’Aubigny. Il avait été canoniquement élu abbé du monastère dont il faisait partie, après la mort d’Antoine de Coupigny.

Mais l’empereur qui, tout récemment, avait reçu de Léon X un induit qui l’autorisait à nommer aux premières dignités ecclésiastiques des Pays-Bas, regarda comme non avenue l’élection des moines, et usa de son pouvoir en faveur de Jean de Feucy, abbé d’Hénin-Liétard. De Marchenelle se vit donc forcé de céder la crosse à ce concurrent très accrédité à la cour, et ce fut par lui que, peu après, il obtint l’abbaye de Ruisseauville qu’il gouverna l’espace de 20 ans ; on lisait au bas de son portrait les deux vers suivants :

« Quum caderet, studui templi reparare ntinam,

Erige plasma tuwm, sis mihi vita, Deu »

Adrien de Berlin, né à St Pol, prit le gouvernement du monas­tère après la mort du précédent, et se démit, trente-quatre ans après, en faveur de Philippe de Lannoy (1590) ; de Herlin vécut encore près de sept ans, et fut enterré à St-Omer au couvent des Frères prêcheurs.

L’armée du duc d’Alençon avait causé de graves dommages au monastère pendant qu’il l’administrait ; l’église avait été presqu’entièrement démolie; il déploya un grand zèle pour la rétablir.

Philippe de Lannoy, de Béthune,, homme recommandable par une haute piété, vécut 88 ans, en passa 72 dans la profession religieuse, 61 dans le sacerdoce. Il était doyen de Watten depuis treize ans lorsqu’il fut appelé à Ruisseauville, qu’il dirigea l’espace de 43 ans. Cette maison fut, de son temps, entièrement détruite par des guerres presque incessantes ; il la fit reconstruire sur de nouvelles fondations. Il mourut dans les sentimens qui ne l’avaient point quitté durant sa longue vie, fit paraître une rare constance et une grande résignation dans sa dernière maladie et rendit à Dieu sa belle âme le 21 octobre 1633. {Archives départ.)

Le XXXVIè abbé, Jacques Cousin, de Béthune, était prieur et coadjuteur du monastère depuis plusieurs années, lorsqu’il fut élu en remplacement de Philippe de Lannoy ; il ne lui survécut pas longtemps, mourut à Aire dans la maison de refuge qu’y possédait l’abbaye, le 11 septembre 1638. Il édifia les religieux par ses vertus.

Philippe Le Roux, dont la profession religieuse est datée du 5 septembre 1622, fut élu à la place de Jacques Cousin. Réfugié à Lille, il y mourut le 9 octobre 1641, pendant le siège. Il n’avait que 37 ans ; sa mort prématurée affligea les religieux et tous les gens de bien.

Augustin Des Mons, originaire de Saint-Omer, licencié en théologie, fut nommé par Philippe IV, roi d’Espagne, le 17 février 1642. Il fit venir d’Arrouaise Nicolas, de Lille, pour enseigner et diriger les novices. Ce religieux s’incorpora à la maison par acte du 24 septembre 1669, et y obtint la charge de prieur. Des Mons fut abbé-35 ans. On le trouve remplacé en 1677 par Augustin de Neufville qui, depuis six ans, avait rempli les fonctions de curé à Ruisseauville et à Lisbourg. Louis IV confirma son élection le ler novembre de cette année. Il n’avait que 34 ans; la mort l’enleva à 40. Il était né à Gand.

Ambroise Théry, XLè abbé, n’est connu que par la durée de son règne, qui fut de 15 ans. Les uns le font mourir le 18 juin, d’autres le 29 décembre 1698.

Grégoire Campion, natif d’Aire, fut élu immédiatement après; son élection obtint la sanction royale le 1er janvier 1609. Une question juridictionnelle fut soulevée par l’évêque de Boulogne en 1708, au sujet des ordres conférés, sans lettres dimissoriales, à quatre religieux, par l’archevêque de Cologne, alors à Valenciennes. L’officialité les déclara suspens par le seul fait et irréguliers pour avoir célébré la messe après l’ordination.

L’évêque de Boulogne, Pierre de Langle, homme plein de fermeté et très-atta­ché à l’ancienne discipline de l’Église, déclara que le pape seul pouvait lever désormais ces censures. Le souverain pontife fut effectivement consulté ; mais sa réponse ne put rassurer l’évêque de Boulogne et son officialité. On écrivit à l’archevêque de Cologne et on obtint de lui une déclaration, en date du 11 mai 1709, par laquelle il proteste qu’il n’avait ordonné ces religieux sans dimissoires que parce que ces ordinations se faisaient toujours sans contestation en Allemagne, en faveur des religieux, par suite d’un décret de Clément VIII. On reconnut dès lors qu’il y avait eu bonne foi de part et d’autre, attendu que ce décret n’avait pas été publié en France. (Archives départementales.)

L’abbé Campion abdiqua en 1725, en faveur d’Etienne-Mariè Loiselle, l’un des religieux malencontreusement ordonnés- par l’archevêque, et qui n’avait négligé aucune démarche auprès de

l’évêque et de l’officialité de Boulogne, pour sortir de cet embarras.

Les actes assez nombreux qui restent de sa longue administration montrent qu’il était doué d’une grande activité dans les affaires.

Il fut assez habile pour obtenir du pape Benoit XIII le droit de porter la mitre abbatiale, pour lui et ses successeurs. On-ignore l’époque précise de sa mort, mais un acte de 1743 indique qu’il régissait encore alors le monastère. Loiselle était de St-Omer.

L’abbé Campion est auteur d’une histoire de la ville d’Aire, restée manuscrite et déposée aux archives départementales.

Je trouve dans l’acte de bénédiction abbatiale de Louis Février, pourvu de l’abbaye d’Auchy-les-Moines, que Jean-Marie Lonquéty, abbé de Ruisseauville, y assista comme témoin. Cette bénédiction fut faite par Mgr. de Pressy dans la chapelle de son palais, le Ier septembre 1748.

Pierre-Marie Lonquéty, fils d’un bourgeois, échevin à son tour de la ville de St.-Orner, se révèle comme abbé par un titre de 1762. Il était entré au noviciat en 1724, sous l’abbé Campion, comme on le voit par une convention du 21 septembre de cette année, concernant sa dot : elle porte l’engagement, de la part du père, de fournir une somme de 3,000 livres, le trousseau, et d’acquitter quelques autres menus frais, et, de la part de l’abbé, celui de pourvoir à l’instruction du postulant jusqu’à ce qu’il puisse être promu à la prêtrise, ce qui eut lieu trois ans après (20 septembre 1737).

Cet abbé avait été investi du pouvoir de donner à ses religieux la tonsure et de leur conférer les ordres mineurs. Lonquéty mourut en 1781. François-Joseph-Gaston de Partz de Pressy, évêque de Boulogne, rendit une ordonnance le 4 juin de cette année, par laquelle il confia l’administration provisoire du monastère, durant la vacance, au chanoine Hurtevent. Une nomination royale intervint peu après en sa faveur. On procéda à l’élection canonique qui fut présidée par Drain, abbé de Blangy, délégué à cet effet par l’évêque de Boulogne. Elle eut pour Hurtevent d’heureux résultats.

L’évêque institua ce XLIVè et dernier.abbé, le 20 septembre 1781. Rien n’indique, dans les actes de l’évêché de Boulogne, que nous avons parcourus, que l’abbé d’Arrouaise ait été consulté pour cette dernière élection. Il est présumable que l’ancienne discipline avait changé sous ce rapport depuis que Charles-Quint, et ensuite les rois dé France, avaient été investis du droit de nommer à cette abbaye.

Jean-Dominique-Augustin Hurtevent abandonna le monastère avec les douze chanoines dont il se composait, en 1792 ; on croit qu’il prêta le serment de liberté et d’égalité, et qu’il évita ainsi, avec deux de ses religieux, la déportation. On n’a pu nous faire connaître l’époque de sa mort.

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